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les démons et merveilles de Poitiers

Mais quelle est donc cette étrange histoire de disparitions suspectes de nonnes dans les souterrains de Poitiers... Et comment, autrefois, faisait-on peur aux petits poitevins lorsqu’ils n’étaient pas sages ? Enfin pourquoi, chaque année jusqu’à il y a deux siècles à peine, les pâtissiers de la ville fabriquaient-ils en grande quantité ces gâteaux secs appelés des "casse-museaux", pour que la population les lancent finalement dans les rues de Poitiers ? Aujourd’hui encore, certains y habitent et d’autres y dansent... La "chose" peut même aller se percher en haut de certains monuments, métamorphosée en gargouille, pour mieux surveiller les passants !...

La Grand’Goule


Décidément, la Grand’Goule, qui donne aujourd’hui son nom à des places et des lieux de la vie nocturne, aura durablement marqué l’imaginaire des poitevins. La terrible bête, animal fantastique et sorte de dragon, figure en effet depuis fort longtemps dans l’histoire de Poitiers, ayant engendré moult récits extraordinaires (et parfois contradictoires), ainsi que de fêtes populaires. Sa légende (mais peut-être devrait-on ici mettre le mot légende au pluriel !) est associée à celle de Radegonde, la sainte protectrice des poitevins.

On raconta que plusieurs religieuses de l’Abbaye Sainte-Croix, descendues dans les caves chercher quelques provisions dans les réserves de nourriture, n’étaient jamais remontées... L’épouvante avait fini par s’emparer du quartier épiscopal. Radegonde, après plusieurs jours de prières, de jeûne, et d’isolement, décida d’entrer dans les souterrains, pour partir au devant de l’être malin qui terrorisait le couvent et la ville entière. La Bête, genre de dragon ou de serpent ailé à l’haleine pestilentielle, avait, selon la légende, le corps annelé et couvert d’écailles (parfois décrites comme métalliques), une queue en pince de scorpion, des pattes fourchues et griffues, des cris effrayants et surnaturels... bref, un canon de la beauté chez Alien ! La courageuse Radegonde, décidément peu impressionnable, aurait terrassé l’animal... en lui lançant un pain béni ! Si la chute de l’histoire peut décevoir, elle expliquerait néanmoins de façon vaguement rationnelle la tradition populaire des "casse-museaux" mentionnée plus avant, gâteaux que l’on jettait au passage d’une procession où l’on exhibait une sculpture représentant la Grand’Goule (cet objet est d’ailleurs toujours exposé au Musée Sainte-Croix mais rassurez-vous, la vitrine est bien fermée !).

Pourtant, l’histoire se complique si l’on mentionne l’autre version de la légende.... Radegonde aurait-elle usurpé la vedette à un condamné à mort anonyme qui, en échange de sa grâce, aurait accepté de combattre l’infernal dragon ?... On admettra en effet sur le ton de la plaisanterie, qu’il est plus facile de réussir sa légende quand on s’appelle Sainte-Radegonde que lorsqu’on est un prisonnier inconnu ! En tous cas, le mystère reste entier. D’autant qu’au 17ème siècle, un étudiant étranger de passage à Poitiers, Sir John Lauder, relate qu’à l’entrée du Palais de Justice, on trouve, suspendue à des chaînes de fer depuis des centaines d’années, la carapace monstrueusement grande d’un "hideux crocodile avec une gueule énorme"... Et si la frayeur populaire était née de la présence de cet animal exotique empaillé, rapporté par on ne sait qui de quelque pays lointain et inconnu...

Le Bitard


Quoiqu’il en soit, la légende continue de faire son chemin et elle n’est sans doute pas étrangère à l’existence d’un autre animal mythique du bestiaire poitevin, vénéré de nos jours par les étudiants (euh pardon... les Escholiers) de Poitiers, émuls de Rabelais : le Bitard (loué soit-il).

Lanimal imaginaire, mentionné dès le 16ème siècle par l’auteur des truculentes aventures de Pantagruel et Gargentua, fait partie intégrante de l’histoire de Poitiers et de son Université. Les récits plein de farces et de mystère des étudiants faisant ripailles sur le rocher de Passelourdin et la Pierre-Levée située rue du Dolmen, sont toujours perpétrés de façon bien vivante dans le folklore estudiantin.

Chaque année au printemps, la semaine précédant les fêtes de Pâques, on peut croiser les Chevaliers de l’Ordre du Bitard, défilant sous les yeux étonnés des touristes ou des jeunes étudiants dont c’est la première année d’études à Poitiers...

Le Bitard est à la fois le membre d’une confrérie estudiantine, et un animal merveilleux, également appelé Dahu. Celui-ci n’est pas décrit puisque invisible. En fait, la farce consiste à envoyer un étudiant naïf "à la chasse au dahu". La bête imaginaire que le candide guettera seul une partie de la nuit, devra être attrapée et enfermée dans un sac. Bien sûr,on peut toujours attendre cet animal qui n’existe pas.... La délivrance arrivera d’un étudiant expérimenté, déguisé en représentant de l’autorité, venant effrayer l’ingénu en l’accusant de braconnage. Le rite initiatique se termine généralement par un repas (bien arrosé faut-il le préciser).

La confrérie de l’Ordre du Bitard vénère l’animal imaginaire. Un taxidermiste d’un laboratoire de la faculté de biologie a constitué, au début du siècle, le Bitardus Paradoxus, véritable totem des étudiants, sensé représenter le Bitard : une tête de fouine, un corps de carpe (ou de brochet), une queue de paon (ou de dindon), des pattes de blaireau. Juste avant la "Chiade" (les examens de fin d’année), la Cloche de l’Université (la cloche Anne) sonne le début d’une semaine de festivités. Un immense cortège s’ébranle alors dans la ville selon un parcours immuable et très précis, promenant la mascotte vénérée. Lors de cette semaine largement "alcoolisée", plusieurs élections et rites mystérieux se déroulereront dans la plus pure tradition rabelaisienne : on vote pour choisir "Le Grand Maître", "Le Grand Argentier", "Le Grand Timbalier" (préposé à la boisson), on initie les simples "Chevaliers", et surtout, on baptise les faluches, ces bérets de velours noir, décorées de diverses attributs symbolisant la vie universitaire de l’étudiant. Hymnes, chansons paillardes, banquets, virées nocturnes, sont au programme toute la semaine.

L’ordre du Bitard, avec ses règles si particulières et ses secrets de confrérie, est une assemblée de chevaliers de l’Université, un creuset de l’identité de Poitiers. Peuvent en faire partie de simples étudiants mais aussi certains de leurs représentants élus ou syndiqués, des professeurs, des doyens de facultés ... Autrement dit, c’est une puissante assemblée !

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